Le réchauffement abîme le pouvoir rafraîchissant des arbres au moment où les villes en auraient le plus besoin. Dans une tribune au Monde, l'architecte suisse Philippe Rahm propose de renverser le modèle dominant de la « ville éponge », gorgée d'eau, au profit d'une « ville cactus » qui rafraîchit sans dépendre d'une ressource qui vient à manquer.
Le pari de la « ville éponge »
Le modèle qui structure l'adaptation urbaine depuis une décennie porte un nom, la ville éponge. Formalisé par le paysagiste chinois Kongjian Yu au milieu des années 1990, il consiste à rendre les sols perméables (noues, jardins de pluie, revêtements poreux) pour que la pluie s'infiltre et se stocke sur place au lieu de filer dans les canalisations. L'eau retenue nourrit ensuite la végétation, qui rafraîchit l'air en s'évaporant. Le dispositif répond à deux menaces, l'inondation lors des orages et la surchauffe lors des étés.
Contre les orages, le modèle a fait ses preuves. En retenant l'averse dans le sol, il soulage les réseaux, limite les crues éclair et recharge les nappes ; de nombreuses collectivités françaises l'ont inscrit dans leurs plans pluie depuis les années 2010. Sa deuxième promesse, rafraîchir l'été, repose sur l'évapotranspiration, la capacité d'un arbre à pomper l'eau du sol et à la relâcher en vapeur par ses feuilles. Tant que le sol reste humide, un alignement d'arbres abaisse la température ressentie de 2 °C au moins. Toute la mécanique tient à une condition, qu'il y ait de l'eau à évaporer.
Quand l'arbre cesse de transpirer
C'est cette condition que la sécheresse fait sauter. En stress hydrique, l'arbre ferme ses stomates, les pores microscopiques de ses feuilles, pour ne pas se vider plus vite que ses racines ne trouvent de l'eau. La transpiration chute quand la chaleur culmine. Une étude de 2025 (Anys et Weiler) a mesuré une baisse pouvant atteindre 58 % de la transpiration chez de jeunes tilleuls à petites feuilles plantés en fosse de trottoir, là où l'eau de pluie part vers les égouts au lieu d'atteindre les racines.
La limite est physique. L'arbre ne pompe pas l'eau, il maintient une colonne d'eau sous tension entre racines et feuilles ; passé un seuil, des bulles d'air se forment dans les vaisseaux conducteurs (cavitation) et des branches meurent. Une synthèse de référence (Choat et al., 2012) estimait que 70 % des espèces d'arbres fonctionnent déjà à la limite de leur tolérance hydraulique. Au-delà de 42 °C, certaines rouvrent leurs stomates pour éviter que leurs protéines foliaires ne se dénaturent, et accélèrent alors leur propre dessèchement. La ville éponge suppose une réserve d'eau que la canicule tarit.
La « ville cactus »
Rahm inverse la logique. Plutôt que de stocker l'eau pour la donner à évaporer, il propose de rafraîchir sans en consommer, à l'image des plantes grasses des déserts, qui stockent l'eau dans leurs tissus et n'ouvrent leurs stomates que la nuit. Sa boîte à outils privilégie des leviers indépendants de l'arrosage.
Le premier est l'albédo, la fraction du rayonnement solaire renvoyée par une surface. L'asphalte et les toitures sombres absorbent la chaleur, les blanchir la réfléchit. Rahm soutient qu'une toiture blanche refroidit mieux qu'une toiture végétalisée, et rappelle que les arbres, à faible albédo, réchauffent aussi la ville qu'ils ombragent. Il cite les écarts relevés dans Milan un jour d'été, 36,6 °C à Bicocca contre 15,4 °C à San Siro selon l'exposition et les matériaux.
Deuxième levier, le vent. En orientant le bâti pour préserver des couloirs de ventilation venus des zones fraîches, forêts, plans d'eau, campagne, on évacue l'air chaud par convection. Son projet d'extension de Munich réserve ainsi des corridors non bâtis.
Rahm ne bannit pas la végétation, il la choisit pour sa fonction climatique. Son parc de Taichung, à Taïwan, ouvert en 2018 sur 70 hectares, densifie 12 000 arbres pour fabriquer des microclimats plus frais, plus secs ou moins pollués selon les zones. À Milan, ses « limpidariums » dépolluent l'air et l'eau par le métabolisme des plantes. L'architecte relativise aussi un argument devenu réflexe, il faudrait environ 300 arbres pour compenser les émissions de CO₂ d'un seul habitant, quand 39 % des émissions mondiales proviennent du bâtiment lui-même.
Les arbres, indispensables mais mal traités
La thèse a ses contradicteurs. Le rafraîchissement d'un arbre ne tient pas qu'à sa transpiration, l'ombre en fournit 70 à 80 %, et cette ombre demeure quand la transpiration s'arrête, tant que le houppier survit. Les mesures de l'INRAE (programme Cooltrees) créditent l'ombre d'un arbre d'une baisse allant jusqu'à 7 °C au sol et de 4 °C dans l'air sous couvert. Une étude portant sur des dizaines de villes européennes chiffrait qu'un taux de canopée porté à 30 % abaisserait la température moyenne d'un demi-degré et éviterait environ un tiers des décès prématurés liés à la chaleur.
Le nom même prête à malentendu. Un cactus ne fait pas d'ombre, et l'ombre reste le premier service d'un arbre en ville. La formule de Rahm désigne un budget d'eau, pas une plantation littérale de succulentes sur les trottoirs, et l'architecte continue lui-même de planter des milliers d'arbres, à Taichung comme à Milan. Sa cible est le réflexe qui a fait du « verdissement » un mot d'ordre politique, décliné en objectifs de canopée sans toujours vérifier d'où viendra l'eau pour tenir ces arbres en vie. Fidèle à son crédo, « la forme suit le climat », il traite la végétation comme une infrastructure thermique à dimensionner, non comme un décor à multiplier.
Le désaccord porte donc moins sur l'arbre que sur l'espèce et sur l'eau. Une essence adaptée à la sécheresse, un sol qui laisse l'eau descendre aux racines et un arrosage ciblé conditionnent le service rendu. Sans quoi l'arbre urbain meurt, la mortalité de certaines essences ayant été multipliée jusqu'à quatre en moins de dix ans. Faute d'eau encore, des communes en sont réduites à enduire les troncs d'un blanc réfléchissant pour éviter que l'écorce n'éclate au soleil.
La ville cactus ne remplace pas la ville éponge, elle vise les étés sans pluie, quand il n'y a plus d'averse à absorber. Blanchir les surfaces, ouvrir des couloirs d'air et ombrager par le bâti rejoignent les mesures déjà testées ailleurs en Europe, le travail sur la conception thermique des immeubles et l'architecture bioclimatique héritée du Sud. Le parc que Rahm a livré à Taichung fonctionne sans climatisation depuis son ouverture.