Pour les 25 ans de Wikipédia, célébrés à Paris devant 1 200 personnes venues du monde entier, Wikimédia France a profité de la scène pour sortir du seul registre de l'anniversaire. L'association a présenté, le 21 juillet 2026 aux Archives nationales, un livre blanc intitulé « Vers une société des communs numériques » : six « priorités » déclinées en 28 « recommandations concrètes », qu'elle qualifie de « véritable feuille de route politique et législative pour bâtir un écosystème numérique transparent et pluraliste ». Objectif affiché : faire des biens communs numériques, à l'horizon 2035, non plus une exception alternative mais « l'architecture de référence » des services publics et de l'économie de l'innovation.
Un anniversaire transformé en tribune politique
L'encyclopédie collaborative fêtait un quart de siècle. Portée par ses 67 millions d'articles dans plus de 300 langues et quelque 250 000 contributeurs bénévoles chaque mois, elle accueillait pour la première fois en France l'édition annuelle de la conférence Wikimania, du 21 au 25 juillet, sous le mot d'ordre « Liberté, Équité, Fiabilité ». La directrice générale de la Wikimedia Foundation, Bernadette Meehan, y a résumé l'enjeu du moment : « L'intelligence artificielle transforme la manière dont les gens découvrent et consomment l'information, ce qui rend la collaboration humaine plus essentielle que jamais. »
C'est dans ce contexte que Wikimédia France a choisi de dépasser la célébration. Le lieu retenu pour dévoiler son livre blanc — les Archives nationales, gardiennes d'un patrimoine partagé — était en soi un message. L'association, active depuis 2004, entend capitaliser sur son expérience pour peser sur le débat public, à un moment où trois dynamiques convergentes menacent selon elle l'accès libre au savoir : l'essor des IA génératives, la saturation du web par des contenus invérifiables et la privatisation croissante de la connaissance.
Les communs numériques comme « troisième voie »
Le fil conducteur du document est la notion de communs numériques : des ressources produites, gouvernées et entretenues collectivement, ni tout à fait publiques ni marchandes. Wikimédia France les présente comme une « troisième voie » entre le monopole des grandes plateformes et une intervention purement étatique. L'ambition est frontale : d'ici 2035, les communs ne devraient plus être une exception que l'on tolère, mais l'infrastructure par défaut sur laquelle s'appuient services publics et innovation.
Cette vision rejoint un débat qui monte en France et en Europe. L'État a confié à l'Inria la mission de développer un ensemble de communs numériques souverains pour l'IA, et la Commission européenne a lancé début 2026 une consultation devant nourrir une future « stratégie européenne pour un écosystème numérique ouvert ». L'argument est autant industriel que civique : miser sur l'ouvert, c'est réduire les dépendances aux géants technologiques et regagner de la souveraineté numérique.
Six priorités, vingt-huit recommandations
Selon next.ink, la feuille de route s'organise autour de six piliers :
- préserver l'intégrité de l'information face à la désinformation et à la prolifération de contenus non fiables ;
- rééquilibrer la relation entre l'IA et les producteurs de savoir, pour que les modèles ne puisent pas dans les communs sans contrepartie ;
- faire de l'éducation aux médias un ressort de résilience démocratique ;
- rééquilibrer le droit d'auteur, en protégeant la création tout en fluidifiant la circulation des connaissances ;
- garantir des environnements numériques respectueux des libertés fondamentales ;
- reconnaître les communs numériques comme une infrastructure stratégique, au service de la souveraineté.
Ces priorités se traduisent en 28 recommandations très concrètes, dont l'association détaille plusieurs. Parmi les plus marquantes : un « test Wikipédia », soit un réflexe législatif consistant à vérifier que toute future loi sur le numérique ne pénalise pas involontairement les plateformes collaboratives non commerciales, souvent rédigées en pensant aux seuls géants marchands. L'association réclame aussi une campagne nationale d'éducation aux médias, pensée sur le modèle des grandes campagnes de santé publique, pour outiller les citoyens face à la manipulation.
Le livre blanc défend par ailleurs un « droit à la contribution », qu'il érige en pilier de l'engagement citoyen du XXIᵉ siècle, une protection renforcée du domaine public contre les tentatives d'« enclosure » — la revendication de droits exclusifs sur des œuvres pourtant libres de droits — et des garanties de pseudonymat pour protéger contributeurs et lanceurs d'alerte du harcèlement.
L'IA, ligne de fracture centrale
C'est sans doute sur l'intelligence artificielle que la feuille de route est la plus offensive. Wikimédia France plaide pour une obligation de transparence des modèles génératifs : traçabilité des sources et divulgation de l'origine des données d'entraînement. Surtout, l'association imagine un régime de réciprocité obligatoire, inspiré des licences open source, où les systèmes d'IA cesseraient d'aspirer les contenus ouverts de façon opaque pour rendre, en retour, une contribution aux communs dont ils tirent leur valeur.
L'enjeu est vital pour l'encyclopédie elle-même. Wikipédia est massivement mobilisée pour entraîner les grands modèles de langage, sans que cette exploitation nourrisse en retour la communauté qui la fait vivre. L'essor des réponses générées par IA capte par ailleurs une part de l'audience : le trafic vers l'encyclopédie recule, fragilisant le cercle vertueux entre lecteurs et contributeurs. Face à cette pression, la communauté a fait le choix de la prudence, refusant par exemple de confier l'édition de ses articles à des IA pour préserver la fiabilité qui fonde sa crédibilité. La feuille de route prolonge cette ligne sur le terrain réglementaire : plutôt que de subir l'IA, en encadrer les usages pour qu'ils servent le savoir partagé.
Un calendrier politique assumé
Wikimédia France ne cache pas l'horizon de son plaidoyer. L'association entend porter ses propositions auprès des parlementaires en vue des élections sénatoriales de septembre 2026, puis de la présidentielle de 2027. Le livre blanc se veut ainsi un socle de mobilisation, dans un moment où la souveraineté numérique s'invite dans le débat électoral français.
La formule que retient l'association résume l'esprit du texte : « choisir les communs numériques aujourd'hui, c'est refuser la fatalité du monopole technologique pour construire une autonomie numérique ouverte, humaine et durable ». Reste, comme souvent, à transformer une déclaration d'intention en droit positif. Entre un « test Wikipédia » qui suppose de revoir la fabrique de la loi numérique et un régime de réciprocité qui heurterait frontalement le modèle économique des grands laboratoires d'IA, la feuille de route trace un cap ambitieux — dont la mise en œuvre dépendra désormais moins de Wikimédia France que des arbitrages politiques des prochaines années.