Depuis l'irruption des chatbots comme ChatGPT ou Gemini, le trafic humain vers Wikipedia recule — de l'ordre de 8 % sur un an. Un paradoxe : les intelligences artificielles qui détournent les lecteurs se nourrissent massivement de l'encyclopédie pour formuler leurs réponses. En visite au Japon, la directrice générale de la Wikimedia Foundation, Bernadette Meehan, a détaillé à l'Asahi Shimbun — relayé en français par Courrier international — la stratégie du site pour préserver son avenir : miser sur l'humain, aller chercher les lecteurs là où ils sont, et monnayer l'accès à ses données sans jamais renoncer à la gratuité.
Un recul de fréquentation qui menace le modèle
Le signal est venu de la fondation elle-même. Dans un billet publié à l'automne 2025, Marshall Miller, l'un de ses responsables, a reconnu une baisse d'environ 8 % des consultations humaines sur un an, mesurée sur plusieurs mois par rapport à la même période l'année précédente, selon TechCrunch. Deux causes principales sont pointées. D'abord, les moteurs de recherche « utilisent de plus en plus l'IA générative pour fournir des réponses directement aux internautes plutôt que de les renvoyer vers des sites comme le nôtre » — allusion aux résumés générés en tête des résultats Google. Ensuite, les jeunes publics se tournent vers les plateformes de vidéo sociale plutôt que vers le web ouvert.
Le chiffre a d'ailleurs été affiné après coup. La fondation a découvert que ses statistiques de mai et juin étaient artificiellement gonflées par des robots conçus pour se faire passer pour des humains, en particulier depuis le Brésil ; une fois ses systèmes de détection mis à jour, la baisse réelle est apparue plus marquée qu'on ne le croyait, précise TechCrunch.
L'enjeu n'est pas cosmétique. Wikipedia repose sur un cercle vertueux : des lecteurs qui deviennent contributeurs, et des contributeurs — comme des donateurs — qui financent et enrichissent le site. « Avec moins de visites, moins de bénévoles risquent de faire grandir et d'enrichir le contenu, et moins de donateurs individuels risquent de soutenir ce travail », avertit Marshall Miller. Autrement dit, la déperdition d'audience attaque directement la ressource humaine et financière qui fait tenir l'édifice.
Le paradoxe : l'IA vide Wikipedia mais se nourrit d'elle
La situation a quelque chose d'absurde. Les assistants conversationnels qui captent l'attention des internautes puisent abondamment dans l'encyclopédie pour rédiger leurs réponses. Une analyse de centaines de millions de citations d'IA, citée dans la couverture médiatique du dossier, montre que Wikipedia pèse près de la moitié des dix sources les plus mobilisées par ChatGPT. Le savoir de Wikipedia continue donc d'atteindre le public — mais de façon invisible, reformulé par une machine, le plus souvent sans lien ni mention permettant de remonter à la source.
C'est tout le problème de l'attribution. Quand une IA récite un fait tiré de l'encyclopédie sans citer sa provenance, l'internaute ignore qu'il lit du Wikipedia, ne songe ni à cliquer, ni à corriger, ni à donner. La même mécanique frappe les éditeurs de presse, dont certains envisagent de rompre avec Google et Gemini pour protéger la valeur de leurs contenus. Wikipedia, elle, ne peut pas se retirer du web sans se renier : sa raison d'être est précisément d'être librement accessible.
« La connaissance est humaine »
Arrivée à la tête de la Wikimedia Foundation en janvier 2026 après avoir été ambassadrice des États-Unis au Chili, Bernadette Meehan a fait de la défense du facteur humain le cœur de son discours. « À une époque où le contenu synthétique et peu fiable prolifère, la connaissance créée par des humains sur Wikipedia est plus essentielle que jamais », déclarait-elle au Signpost, le journal interne de la communauté. Un principe qu'elle martèle : « L'IA ne doit pas remplacer la connaissance humaine. »
Pour elle, c'est même l'atout distinctif de l'encyclopédie dans un océan de textes générés automatiquement. « C'est précisément pourquoi les gens nous font confiance. Les utilisateurs savent que le contenu est toujours produit par des humains, pas par des machines », expliquait-elle à Gigazine, autre média japonais. Dans ses trente premiers jours, la nouvelle DG dit avoir échangé avec 229 wikimédiens à travers le monde, insistant sur un point : la fondation existe pour soutenir les bénévoles, mais ce sont les communautés d'éditeurs, et non elle, qui fixent les règles.
Détecter l'IA sans la combattre par l'IA
Cette philosophie irrigue la manière dont Wikipedia gère le contenu machine. Depuis 2023, des bénévoles animent le WikiProject AI Cleanup, une collaboration destinée à traquer les articles mal rédigés ou truffés d'erreurs par des grands modèles de langage. Leur constat, résumé par la page du projet, est sans appel : ces modèles échouent presque toujours à sourcer correctement leurs affirmations et introduisent régulièrement des inexactitudes.
Fait notable, les éditeurs ont choisi de ne pas combattre l'IA par l'IA. Plutôt que de s'en remettre à des détecteurs automatiques — dont la fiabilité est douteuse —, ils s'appuient sur l'œil humain. En 2025, ils ont publié un guide recensant deux douzaines de « tics » de langage et de mise en forme trahissant un texte généré par machine, fruit de l'observation manuelle de milliers d'articles suspects. Cette même communauté a d'ailleurs, sur la version anglophone, refusé d'ouvrir grand la porte à l'édition assistée par IA, préférant cantonner l'automatisation à des tâches d'appoint.
Car Wikipedia n'est pas technophobe pour autant. La fondation développe un mode « suggestion » qui signale aux nouveaux contributeurs les citations manquantes, sans jamais dicter le contenu : « le contenu lui-même doit être créé par un humain », rappelle Bernadette Meehan à Gigazine. L'IA aide aussi à repérer le vandalisme ou à améliorer l'accessibilité. Elle assiste, elle ne rédige pas.
Monétiser l'accès, aller chercher les lecteurs ailleurs
Reste la question du modèle économique. La réponse de la fondation tient en une formule de sa DG : « Notre contenu est toujours gratuit à utiliser, mais notre infrastructure ne l'est pas. » Concrètement, la Wikimedia Foundation a lancé dès 2021 Wikimedia Enterprise, un service commercial qui fournit un accès structuré et fiable à ses données aux gros consommateurs — moteurs de recherche et laboratoires d'IA. Google, Meta ou encore le français Mistral figurent parmi les partenaires, selon Gigazine. L'idée : faire payer non pas le savoir, qui demeure libre, mais le tuyau industriel qui permet de l'aspirer à grande échelle. Une manière de transformer la voracité des IA en source de revenus plutôt que de la subir.
L'autre volet de la riposte s'appelle « Beyond Wiki ». Puisque les jeunes publics ne viennent plus spontanément sur le site, Wikipedia se propose d'aller à eux : diffuser ses contenus via les réseaux sociaux, des applications et même des jeux, là où se concentre l'attention. Un renversement stratégique pour un projet historiquement défini par sa destination unique — la page web de l'encyclopédie.
Reste un pari de fond, plus culturel que technologique. Bernadette Meehan résume sa mission par une ambition : faire en sorte que « les 25 prochaines années restent profondément humaines ». Dans un web saturé de textes de synthèse, Wikipedia mise sur ce qui la distingue depuis un quart de siècle — des dizaines de milliers de bénévoles qui écrivent, vérifient et se disputent, à visage découvert. Son défi n'est plus seulement de bien informer, mais de convaincre les internautes qu'il vaut encore la peine de remonter à la source.