Dans un entretien au Figaro, Yann LeCun, le chercheur français le plus influent du secteur de l'intelligence artificielle, lance un avertissement contre les prophéties d'apocalypse de l'emploi formulées par les patrons des grands laboratoires américains. « N'écoutez pas Dario Amodei et Sam Altman », résume-t-il en substance, reprenant une position qu'il martèle publiquement depuis des mois : les dirigeants qui vendent ces modèles n'ont, selon lui, aucune compétence particulière pour prédire l'effet de l'IA sur le marché du travail. Et il y ajoute une conviction plus iconoclaste encore : l'IA générative serait une « fausse route ».
Le propos n'a rien d'une humeur passagère. Depuis qu'il a quitté Meta fin 2025 après douze ans à la tête de son laboratoire de recherche fondamentale, Yann LeCun a fait de cette double critique — contre l'alarmisme sur l'emploi d'un côté, contre la primauté des grands modèles de langage de l'autre — le fil conducteur de ses interventions. L'entretien du Figaro prolonge des prises de parole publiques largement documentées sur X, en conférence et dans la presse internationale.
« N'écoutez pas les PDG »
La cible la plus explicite de LeCun, ce sont les déclarations de Dario Amodei, patron d'Anthropic, qui prédit que l'IA pourrait supprimer jusqu'à la moitié des emplois de bureau de début de carrière — avocats, consultants, financiers juniors — dans un horizon de un à cinq ans. La réponse de LeCun, postée sur X, est cinglante : « Dario a tort », et il « ne sait absolument rien des effets des révolutions technologiques sur le marché du travail ».
Son argument de fond est historique. « Toute l'histoire du progrès technique est celle d'une montée de la productivité au cours de laquelle certaines professions ont été progressivement déplacées ou éliminées. Pourtant cela n'a jamais provoqué de chômage de masse durable. L'IA n'est qu'une révolution technologique de plus », résume-t-il. Pour lui, il n'y a « rien de qualitativement différent » entre cette vague et les précédentes : un nouvel outillage qui rend les travailleurs plus efficaces.
D'où sa recommandation, qu'il répète comme un mot d'ordre : « N'écoutez pas les PDG. Ils ont un intérêt personnel à entretenir la puissance des produits qu'ils vendent. » Il invite plutôt à se fier aux économistes qui étudient ces questions depuis des décennies, citant nommément Philippe Aghion, Erik Brynjolfsson, Daron Acemoglu, Andrew McAfee ou David Autor. Sa formule la plus mordante compare la connaissance qu'un patron de la tech a de l'économie du travail à celle qu'« un directeur d'écurie de Formule 1 a de la thermodynamique ».
Un discours « extrêmement destructeur » pour la jeunesse
LeCun ne s'en tient pas à une querelle d'experts. Il juge ces récits catastrophistes « extrêmement destructeurs », et c'est sans doute ce qui explique le titre que Le Figaro a donné à son entretien, autour de l'idée que la jeunesse doit « s'emparer » du futur que l'IA peut apporter.
Le chercheur s'inquiète en effet d'un effet psychologique concret. « Une petite proportion de lycéens sont en réalité déprimés parce qu'ils ont lu que l'IA allait non seulement prendre leur travail, mais carrément causer l'extinction de l'humanité », observe-t-il. Décourager des adolescents de poursuivre des études ou d'embrasser une carrière sur la foi de peurs infondées lui paraît être le véritable danger immédiat — bien plus tangible que l'hypothétique remplacement de masse. Cette défiance envers le récit du « grand remplacement » professionnel rejoint d'autres analyses qui rappellent que l'IA n'a pas, dans les faits, remplacé les développeurs, les chiffres de l'emploi résistant à l'emballement des discours.
Il faut toutefois noter que les dirigeants visés ont, ces derniers mois, nettement nuancé leur ton. Sam Altman, patron d'OpenAI, a reconnu s'être « pas mal trompé » sur l'impact économique de l'IA, revenant sur ses mises en garde de 2025 ; Amodei lui-même, dont Anthropic a longtemps assumé un rapport très direct au pouvoir et au discours public, évoque désormais une IA qui pourrait élargir le champ du travail plutôt que le réduire. Le débat que LeCun a contribué à allumer s'est donc déjà partiellement déplacé.
La « fausse route » de l'IA générative
L'autre versant de l'entretien touche au cœur de la science. Pour LeCun, les grands modèles de langage qui font aujourd'hui la fortune de la Silicon Valley constituent une impasse — un « dead end », dit-il en anglais — sur le chemin d'une intelligence de niveau humain. Lors d'une conférence fin 2025, il avait résumé sa pensée sans diplomatie : la voie vers la superintelligence par les LLM est, selon lui, vouée à l'échec.
Son raisonnement est structurel. Les LLM, explique-t-il, opèrent dans un espace discret et statistique, celui du langage, sans ancrage dans la réalité physique. Or « le langage est un espace de faible dimensionnalité », tandis que le monde physique est « continu, bruité et multidimensionnel ». Il aime rappeler qu'un enfant maîtrise la gravité, la permanence des objets ou la causalité bien avant de parler — une compréhension du monde qui échappe aux machines entraînées sur du texte.
Le pari des « world models »
À cette critique, LeCun oppose un programme : les « world models », ces modèles du monde censés apprendre la structure et la dynamique du réel plutôt que de prédire le mot suivant. L'architecture qu'il défend, baptisée JEPA (Joint Embedding Predictive Architecture), n'est pas générative au sens classique : au lieu de produire des pixels ou des tokens, elle apprend à construire une représentation interne d'un environnement à partir de vidéos, de capteurs ou d'espaces en trois dimensions, puis à anticiper l'évolution des situations.
Ce pari, LeCun ne se contente plus de le théoriser. Après son départ de Meta, il a cofondé à Paris, avec Alexandre Lebrun, la société AMI Labs (Advanced Machine Intelligence), qui a levé environ 1,03 milliard de dollars — l'un des plus gros tours d'amorçage jamais enregistrés en Europe — auprès d'investisseurs parmi lesquels figurent le fonds de Jeff Bezos, Xavier Niel, la famille Arnault ou Bpifrance. Une mise considérable pour démontrer que l'avenir de l'IA pourrait ne pas passer par les modèles qui font aujourd'hui consensus.
Cohérence d'ensemble : LeCun refuse à la fois la peur et la hype. Si l'IA générative n'est qu'une étape intermédiaire et non la marche vers une superintelligence imminente, alors les prophéties d'effondrement de l'emploi reposent, à ses yeux, sur une surestimation des capacités réelles de ces systèmes. L'optimisme qu'il affiche pour la jeunesse et le scepticisme qu'il oppose aux LLM sont les deux faces d'une même conviction.
Cet article reconstitue les positions de Yann LeCun à partir de ses prises de parole publiques (X, conférences, presse internationale) ; le contenu intégral de l'entretien au Figaro est réservé aux abonnés.