Dans un entretien accordé au New York Times le 28 juillet, le patron de Meta Mark Zuckerberg a ouvert le feu sur Anthropic et OpenAI, qu'il accuse de vouloir verrouiller le développement de l'intelligence artificielle au profit d'une poignée d'institutions. Sa parade : « davantage d'ouverture ». Une profession de foi qui épouse à la perfection les intérêts de son groupe.
« La question n'est pas si, mais qui »
Zuckerberg déplace le débat. Selon lui, « la question déterminante de notre époque n'est pas de savoir si la superintelligence existera, mais qui y aura accès » : sera-t-elle « centralisée et réservée à quelques institutions, ou un outil qui donne du pouvoir à tout le monde ? » Le PDG juge « tout simplement impossible d'avoir une superintelligence unique et bienveillante qui soit alignée avec tout le monde à la fois ». Il plaide donc pour une superintelligence « personnalisée », des systèmes multiples et spécialisés plutôt qu'un modèle omniscient.
La charge vise nommément ses rivaux. Le discours des « autres laboratoires » américains est, dit-il, « massivement imprégné de catastrophisme » ; il faut « une voix, ou plusieurs voix, pour ramener du réalisme dans ce débat ». Il ironise sur ceux qui, dans la tech, veulent bâtir « la seule vraie IA » : « c'est un peu comme s'ils pensaient créer Dieu ou quelque chose comme ça — ce n'est pas ce que nous faisons. » La cible : la thèse défendue par Anthropic et OpenAI, pour qui la sûreté impose de concentrer et de ralentir le développement.
L'ouverture, une arme commerciale
La ligne de fracture est technique autant que philosophique. Meta publie en accès libre les poids (« open weights ») de ses modèles Llama, téléchargeables et exécutables par n'importe qui. OpenAI, Google DeepMind et Anthropic, eux, vendent l'accès à leurs modèles via des API : ils protègent leur propriété intellectuelle, surveillent les usages et peuvent en écarter les acteurs malveillants. Zuckerberg retourne l'argument de sûreté en s'appuyant sur l'analogie du logiciel libre — plus de regards, plus de sécurité — tout en concédant une exception notable pour les risques biologiques, qui exigent selon lui une coordination des États.
Reste que cette croisade pour la « décentralisation » sert commodément Meta. Le groupe ne peut rivaliser avec les moyens financiers d'OpenAI ou de Google sur le terrain des modèles fermés ; il choisit donc de se battre là où il est fort. Comme le résume une analyse de FourWeekMBA, la stratégie consiste à banaliser la couche des modèles de base — celle où ses concurrents captent la valeur — pour capter la valeur au niveau de la distribution, là où Meta règne avec ses trois milliards d'utilisateurs. « En faisant de l'ouverture son avantage décisif, Meta se bat sur un terrain qui convient mieux à ses forces. »
L'incarnation vertueuse a par ailleurs ses angles morts. Comme le rappelle techweez, la trajectoire réelle de Meta en 2025 — polémique sur les résultats truqués de Llama 4, réorganisation de ses équipes vers une approche « plus fermée » au sein des Superintelligence Labs — contredit en partie le prêche. Derrière le vocabulaire des « valeurs américaines » et de l'émancipation, la bataille de l'ouverture est aussi, comme le souligne The Hill, une guerre de positionnement où chaque camp lit la même carte de la valeur pour en tirer des conclusions opposées.